Véronique Sanson avait vingt-deux ans quand elle est entrée dans un studio pour graver un disque qu'elle avait écrit, composé et arrangé presque seule. En 1972, en France, une femme qui tenait à la fois le stylo, le piano et le dernier mot sur ses chansons, cela ne se voyait pas. Ou si peu. C'est pourtant ce qu'a fait Véronique Sanson avec Amoureuse, un premier album qui a claqué comme une porte ouverte sur autre chose. Ni yé-yé, ni variété sucrée. Une auteure-compositrice-interprète à part entière, avec une voix qu'on reconnaissait dès la première seconde.

Qui est Véronique Sanson et pourquoi elle a tout changé ?

Née Véronique Marie Line Sanson le 24 avril 1949, elle grandit dans une famille où la musique n'est pas un loisir mais une langue. Le piano d'abord. Très tôt, très bien. Avant de signer sous son nom, elle fait ses classes dès 1967 dans un trio, Les Roche Martin, monté avec sa soeur Violaine et le compositeur François Bernheim, sous la direction artistique de deux garçons qui feront eux aussi parler d'eux : Michel Berger et Claude-Michel Schönberg. On oublie souvent ce détail. Sanson n'est pas tombée du ciel en 1972, elle a appris le métier de l'intérieur, arrangements compris.

Le basculement arrive en décembre 1971. Elle devient la première artiste française signée par le label américain Elektra et enregistre Amoureuse, produit par Michel Berger, publié le 20 mars 1972. Ce qui frappe alors, ce n'est pas seulement la qualité des chansons. C'est qu'une femme signe l'intégralité de l'oeuvre. Les mots, la musique, les harmonies au piano. À une époque où l'industrie confiait volontiers les paroles à un parolier et la mélodie à un compositeur maison, cette autonomie était un geste presque politique.

Pourquoi la voix de Véronique Sanson est-elle si reconnaissable ?

Il y a un truc chez elle qu'aucun manuel ne t'apprend. Ce vibrato. Ce trémolo qui tremble au bord de chaque note, comme une émotion qui déborde avant même les mots. Certains le trouvent agaçant, d'autres l'adorent. Peu importe : c'est ce grain qui la rend identifiable en deux secondes, radio allumée dans une autre pièce. La signature vocale de Véronique Sanson tient à ce phrasé neuf pour l'époque, une manière de casser la ligne mélodique, de retenir puis de lâcher, que personne n'avait osée avec cette liberté dans la chanson française.

Ajoute à cela un piano qui n'accompagne pas mais qui pense la chanson. Sanson compose au clavier des progressions d'accords plus proches du songwriting anglo-saxon que de la variété hexagonale. Ce n'est pas un hasard si l'Amérique va bientôt l'appeler. Sa musique parlait déjà les deux langues.

Amoureuse : comment une chanson française est devenue un tube mondial ?

Le succès d'Amoureuse est immédiat. Les singles Besoin de personne, Amoureuse et Bahia grimpent en tête des classements, portés par une rotation radio massive, et l'album décroche deux disques d'or en cinq mois. Mais l'histoire ne s'arrête pas aux frontières. Dès 1973, la chanson Amoureuse est adaptée en anglais et reprise par la chanteuse britannique Kiki Dee, sous la houlette d'un certain Elton John. Résultat : un énorme succès outre-Manche, et le début d'une carrière internationale pour un titre qui compte aujourd'hui plus de trente reprises à travers le monde.

Réfléchis deux secondes à ce que ça veut dire. Une jeune Française de vingt-trois ans écrit une chanson qui traverse la Manche, séduit le producteur le plus en vue de la pop anglaise, et s'installe durablement dans le répertoire mondial. Ce genre de trajectoire, la chanson française n'en compte pas tant que ça. On pense à Charles Aznavour et à quelques autres. Sanson entre dans ce club très fermé par la grande porte, et par la sienne : ses propres chansons.

Et elle ne s'arrête pas là. La même année 1972, elle enchaîne avec un second album, De l'autre côté de mon rêve, comme pour prouver que le premier n'était pas un coup de chance. Deux disques en douze mois, écrits et composés dans la foulée, c'est le rythme d'une artiste qui déborde d'idées et qui a compris qu'elle tenait quelque chose. La critique suit, le public aussi. En quelques mois, une inconnue est devenue une valeur sûre, sans passer par la case yé-yé ni par le moule de la variété d'usine.

De Michel Berger à Stephen Stills : que raconte la légende américaine ?

La vie de Véronique Sanson a nourri autant de récits que ses disques. Amoureuse de Michel Berger de 1967 à 1972, elle quitte tout au moment où sa carrière explose pour suivre le musicien américain Stephen Stills, du groupe Crosby, Stills, Nash and Young. Elle l'épouse en 1973 et reste mariée jusqu'en 1979. Ce départ, vécu comme un abandon par une partie du public et par Berger lui-même, hante plusieurs chansons des années suivantes, dont le fameux Le Maudit en 1974.

Installée aux États-Unis, elle continue pourtant d'écrire en français, entêtée. En 1976, elle démarre une longue collaboration avec le producteur Bernard Saint-Paul et sort Vancouver, enregistré à Londres avec des musiciens britanniques. C'est son premier album de platine, tiré par le single-titre, l'un de ses plus gros triomphes. La suite déroule une discographie dense : Hollywood en 1977, 7ème en 1979, Laisse-la vivre en 1981. Une artiste qui a fait l'aller-retour entre deux continents sans jamais lâcher sa langue ni son piano.

Quel héritage laisse Véronique Sanson à la chanson française ?

Regarde la scène actuelle. Toutes ces artistes qui écrivent, composent, produisent et refusent qu'on décide à leur place : elles marchent dans un sillon que Sanson a creusé la première. Aux côtés d'Françoise Hardy, elle a prouvé qu'une femme pouvait être l'autrice de son oeuvre entière et pas seulement une interprète qu'on habille. La nouvelle scène française lui doit une part de sa liberté.

Son influence se mesure aussi dans la manière d'écrire. Ce mélange d'intime et de pudeur, ces mélodies au piano qui laissent respirer le texte, cette voix qui tremble juste assez pour dire ce que les mots taisent. Beaucoup ont essayé de copier le trémolo. Personne n'a retrouvé la nuance. Ancienne compagne de Michel Berger, elle reste pourtant une figure singulière, impossible à ranger dans une case, célébrée aujourd'hui comme l'une des grandes de la chanson française.

Ce qui se transmet, au fond, c'est une leçon simple : faire les choses soi-même, jusqu'au bout, quitte à détonner. Sanson n'a jamais chanté pour plaire. Elle a chanté ce qu'elle avait à dire, avec les accords qu'elle avait choisis. Et ça s'entend encore. Envie de vérifier si tu reconnais ses tubes au premier accord ? Teste ton oreille sur les grands noms de la chanson française avec Lyroes, le quiz musical qui te fait redécouvrir un répertoire que tu croyais connaître par coeur.

Sources : Wikipédia, Véronique Sanson ; biographie officielle veronique-sanson.net.