Michel Berger et France Gall, c'est l'histoire d'amour la plus célèbre de la chanson française, et accessoirement l'un des plus beaux catalogues de tubes que le pays ait produits. Un compositeur surdoué au piano, une ancienne idole yé-yé qui cherchait à devenir une vraie artiste. Quand les deux se rencontrent en 1973, personne n'imagine qu'ils vont écrire ensemble la bande-son de quinze ans de variété française. Et pourtant.

Comment Michel Berger et France Gall se sont-ils rencontrés ?

En 1973, France Gall a déjà une vie derrière elle. Gagnante de l'Eurovision 1965 pour le Luxembourg à dix-sept ans, star yé-yé fabriquée par son père Robert Gall et par Serge Gainsbourg, elle traîne une réputation de chanteuse pour minettes dont elle veut désespérément se débarrasser. Elle tombe sur un disque d'un certain Michel Berger et reste scotchée par un titre, "Attends-moi". Elle veut le rencontrer.

Berger n'est pas n'importe qui. Né Michel Hamburger en 1947, fils du grand médecin Jean Hamburger et de la pianiste Annette Haas, il a grandi au piano et a déjà composé pour Véronique Sanson et Françoise Hardy. C'est un musicien complet, exigeant, plutôt secret. En 1974, France Gall fait les chœurs sur sa chanson "Mon fils rira du rock'n'roll". L'éditeur pousse Berger à écrire pour elle. Résultat : "La Déclaration d'amour", premier single de leur collaboration, la même année. La relation professionnelle vire à l'histoire d'amour. Ils se marient le 22 juin 1976.

Quelles chansons Michel Berger a-t-il écrites pour France Gall ?

La liste donne le vertige. Berger compose, écrit, produit ; Gall interprète et devient enfin l'artiste qu'elle rêvait d'être. "Si maman si" en 1977, "Musique", "Il jouait du piano debout" en 1980, "Tout pour la musique", "Résiste" en 1981, "Débranche", "Ella, elle l'a" en 1987. Des titres que tout le monde en France connaît par cœur, même ceux qui jurent ne pas aimer la variété.

Ce qui frappe, en réécoutant ce répertoire, c'est l'écart entre la légèreté apparente et la vraie ambition d'écriture. "Résiste" passe pour une rengaine de boum, c'est en réalité un manifeste d'émancipation. "Si maman si" cache une mélancolie qui n'a rien d'un tube formaté. Berger refusait la facilité tout en visant le grand public. Cet équilibre, peu de compositeurs l'ont tenu aussi longtemps. Et France Gall, libérée de son image d'enfant, y trouvait enfin une voix d'adulte.

Le couple ne se contentait pas du studio. Concerts, plateaux télé, complicité affichée : ils deviennent les chouchous du public français pendant près de quinze ans. Une réussite qui doit autant à la qualité des chansons qu'à l'histoire d'amour qui les portait. Le public adorait ce duo qui semblait vivre ce qu'il chantait.

Starmania : le chef-d'œuvre parallèle de Michel Berger

On ne peut pas parler de Berger sans Starmania. En 1976, il s'associe au parolier québécois Luc Plamondon pour un projet fou : un opéra rock futuriste sur une société de médias, de violence et de stars télé. L'album studio sort en 1978, le spectacle débarque sur la scène du Palais des Congrès de Paris du 10 avril au 3 mai 1979. France Gall y incarne Cristal, l'animatrice vedette de Monopolis, et partage avec Daniel Balavoine le duo "Quand on n'a plus rien à perdre".

La distribution d'origine a de quoi faire rêver : Daniel Balavoine en Johnny Rockfort, Diane Dufresne en Stella Spotlight, Fabienne Thibeault en Marie-Jeanne la serveuse automate, France Gall en Cristal. Des voix qui ont chacune marqué un personnage au point qu'on les associe encore aujourd'hui à leur rôle. Starmania devient le spectacle musical francophone le plus joué et repris de l'histoire, un monument toujours vivant que les nouvelles générations redécouvrent. Si le sujet des comédies musicales vous passionne, on a justement écrit sur la grande aventure des comédies musicales françaises, de Starmania à Notre-Dame de Paris. Berger y a prouvé qu'il pouvait écrire une fresque entière, pas seulement des singles. Un compositeur de format long, rare dans la variété.

"Ella, elle l'a" : l'histoire derrière le tube planétaire

De toutes les chansons que Berger a offertes à Gall, "Ella, elle l'a" est celle qui a voyagé le plus loin. Sortie en août 1987 sur l'album Babacar, elle grimpe numéro un en France, en Belgique et en Suisse, avant de cartonner en Allemagne quelques années plus tard (un parcours détaillé par l'Encyclopédie Universalis). Un succès énorme, presque inattendu pour une chanson née d'une obsession personnelle.

Car derrière le refrain entêtant se cache un hommage. Berger admirait Ella Fitzgerald, géante du jazz. Il avait esquissé une chanson en son honneur, intitulée d'abord "The First Lady of Song", puis l'avait mise de côté, happé par Starmania. C'est seulement en 1986 qu'il reprend le brouillon, change le titre et en fait ce que la chanson est vraiment : un hommage à une voix noire américaine, doublé d'un cri contre le racisme et d'un hymne à la confiance en soi. Pas mal, pour un morceau qu'on classe trop vite en tube de discothèque. La preuve qu'un grand titre populaire peut cacher une vraie intention.

Comment le drame a frappé le couple Berger-Gall

L'histoire est belle, elle est aussi terriblement tragique. Le 19 janvier 1986, Daniel Balavoine, ami proche et complice de Starmania, meurt dans un crash d'hélicoptère pendant le Paris-Dakar. Le choc est immense. Berger et Gall lui rendront hommage dans "Évidemment", sur ce même album Babacar qui contient "Ella, elle l'a". Deux faces d'une même année : un deuil et un triomphe.

Puis le pire. Le 2 août 1992, quelques semaines après un concert commun à Bercy et la sortie de l'album Double jeu, Michel Berger meurt d'une crise cardiaque à Ramatuelle. Il avait 44 ans. France Gall perd son mari, son compositeur, la moitié de sa vie d'artiste. Cinq ans plus tard, en décembre 1997, leur fille Pauline meurt de la mucoviscidose. France Gall continuera à chanter par intermittence, défendra l'œuvre de Berger, puis s'éteindra à son tour le 7 janvier 2018, emportée par un cancer.

Ce qui reste, c'est le catalogue. Des dizaines de chansons que la France fredonne encore, transmises de génération en génération sans effort. France Gall figure d'ailleurs en bonne place parmi les femmes qui ont tout changé dans la chanson française, et ses débuts éclairent une autre époque, celle du yé-yé, l'âge d'or des années 60.

Pourquoi le tandem Berger-Gall reste un modèle ?

Parce qu'il a réussi ce que presque personne ne réussit : marier l'exigence et le succès de masse sans trahir ni l'un ni l'autre. Berger ne prenait jamais le public pour un imbécile. Gall ne se contentait jamais d'être une jolie voix. Ensemble, ils ont fabriqué une pop française adulte, mélancolique, dansante, intelligente. Une œuvre qui a vieilli infiniment mieux que la plupart des tubes de leur époque. Intacte, en somme.

Il y a aussi quelque chose de rare dans leur façon de travailler. Berger écrivait sur mesure, en pensant à la voix précise de Gall, à ce qu'elle pouvait porter et à ce qu'elle refusait de chanter. Elle, de son côté, savait imposer ses limites et son intelligence d'interprète. Ce n'était pas un compositeur qui imposait ses morceaux à une chanteuse, ni une vedette qui consommait les chansons d'un faiseur. C'était un vrai dialogue, parfois tendu, toujours fécond. Beaucoup de duos artistiques ont fini par s'user ou se déchirer. Le leur a tenu jusqu'au bout, parce que l'amour et le métier marchaient du même pas.

Et c'est tout l'intérêt de réécouter ces titres aujourd'hui : on redécouvre des paroles ciselées sous des mélodies qu'on croyait connaître. Vous pensez tout savoir sur "Résiste", "Ella, elle l'a" ou "Il jouait du piano debout" ? Testez vos connaissances sur la chanson française avec Lyroes, le quiz musical qui fait deviner les artistes et les titres qui ont marqué la France. Vous serez surpris de ce que votre mémoire a retenu.