Le genre que la France a inventé à sa façon

Quand on parle de comédie musicale, le réflexe va à Broadway. New York, ses ballets de claquettes, ses orchestres de cuivres, ses chœurs millimétrés. Sauf que la France a pris ce format et l'a tordu jusqu'à en faire autre chose. Pas vraiment du West End, pas vraiment du West Side. Un objet à part. Les comédies musicales françaises tiennent davantage de l'opéra rock que du spectacle de famille. Le chant prime sur la danse. Les paroles signifient quelque chose. Et la mise en scène ose souvent des partis pris qui feraient hurler à New York.

Cette singularité a une date de naissance précise : 1979. Une équipe québéco-française décide de monter un opéra rock dystopique sur scène. Personne n'y croit. Le résultat a duré quarante-cinq ans.

Starmania, le big bang

Michel Berger compose, Luc Plamondon écrit, et France Gall, Daniel Balavoine, Diane Dufresne et Fabienne Thibeault portent le projet sur leurs épaules. Starmania, c'est le moment où la chanson française à texte rencontre la grosse machine scénique. Le show parle de pouvoir politique, de médias, de désespoir urbain. Ses titres sont devenus des standards individuels, ce qui n'arrive presque jamais avec une comédie musicale. Demandez à n'importe quel quadragénaire si elle sait fredonner le blues du businessman ou la complainte du Naïf Chanteur Automatique. La réponse va de soi.

Mythique. Et surtout reprise sans cesse : version 1988, version 2009, et un retour à la Seine Musicale en 2022 sous la direction de Thomas Jolly, qui finira par mettre en scène la cérémonie d'ouverture des JO de Paris. Le pont entre les générations tient encore.

Notre-Dame de Paris, le tsunami mondial

Puis arrive 1998. Le tandem Plamondon-Cocciante propose une adaptation de Victor Hugo. Au casting : Garou, Hélène Ségara, Bruno Pelletier, Daniel Lavoie, Patrick Fiori, Julie Zenatti. Personne n'a vu venir le raz-de-marée. Notre-Dame de Paris bat des records à Paris, puis à Londres en version anglaise, puis au Canada, puis en Corée du Sud, puis partout. Le spectacle est traduit dans neuf langues. Plus de quinze millions de spectateurs depuis la première. C'est sans doute la plus grosse réussite à l'exportation de la chanson française toutes catégories confondues.

Le secret tient probablement à la simplicité. Décor minimaliste, une structure massive pour évoquer la cathédrale, des chorégraphies acrobatiques au lieu de claquettes. Les chansons portent presque tout. Et elles tiennent encore vingt-cinq ans plus tard.

La décennie 2000 et le boom des produits dérivés

Pendant que Notre-Dame de Paris tourne encore, la France découvre qu'il existe un public énorme pour ce format. Les Dix Commandements en 2000, Roméo et Juliette en 2001, Cindy en 2002, Le Roi Soleil en 2005, Mozart l'Opéra Rock en 2009. La machine s'emballe. Chaque production lance des carrières : Damien Sargue, Cécilia Cara, Christophe Maé, Mikelangelo Loconte, Florent Mothe. Les singles tirés de ces spectacles squattent le Top 50 pendant des mois entiers.

Ce n'est pas toujours bon. Certaines productions sentent la formule à plein nez : un thème historique, un duo amoureux contrarié, deux ballades, un tube radio. Mais le public suit. Les tournées remplissent les Zénith de province. Et surtout, ces shows deviennent des portes d'entrée vers la chanson française pour des ados qui n'écoutaient jusque-là que de la pop anglo-saxonne.

Aujourd'hui : un genre qui se renouvelle lentement

La période faste s'est calmée. Les productions sont plus rares, plus calibrées sur la sécurité économique. Le Bal des Vampires a tenté de transposer le film de Polanski. La Légende du Roi Arthur a duré une saison. Robin des Bois est parti en tournée poussive. Mais les grandes franchises reviennent en boucle : Notre-Dame de Paris a refait une tournée en 2024 avec un nouveau casting, Roméo et Juliette aussi, et Starmania continue sa marche triomphale dans les Arenas.

Le format évolue, lui. Les spectacles musicaux contemporains explorent davantage les voix urbaines, le rap, le slam. La frontière entre concert immersif et comédie musicale se brouille. La descendance directe de Starmania s'écrit peut-être en ce moment dans une salle de répétition à Saint-Denis ou à Montréal, sans qu'on le sache encore.

Pourquoi ce genre colle à la France

Il y a une raison culturelle. Le pays a une longue tradition d'opérette légère, héritée de Jacques Offenbach et de Charles Trenet. La France adore les chansons à texte, fortes, qui racontent quelque chose. Quand on combine cette tradition avec le format scénique d'une production rock anglo-saxonne, on obtient un objet hybride qui parle directement au public francophone. Les paroles ne sont pas un décor, elles sont le moteur. C'est très probablement pour cette raison que la comédie musicale francophone exporte mieux ses chansons que ses livrets : les tubes voyagent seuls, le reste du spectacle suit.

Si tout cela vous donne envie de tester votre mémoire sur ces tubes qui ont marqué trois générations, ou de redécouvrir à quel point le répertoire francophone est riche, faites un tour sur Lyroes. Devinez les paroles, retrouvez les artistes, et mesurez ce qui vous reste vraiment de ces airs entendus mille fois.