Kassav', quarante ans de zouk 1979 Guadeloupe 1984 le mot "zouk" 1988 Victoire de la musique 2019 La Defense Arena De Pointe-a-Pitre aux plus grandes salles du monde
Les grandes dates de Kassav', du garage guadeloupéen aux stades. Illustration Lyroes.

Kassav reste, quarante ans après, le groupe qui a fait entrer la musique antillaise dans la cour des grands. Quand on parle de zouk, on parle d'eux, forcément. Ce sont des Guadeloupéens et des Martiniquais qui ont pris les tambours de leur île, y ont branché des synthétiseurs et une section de cuivres, et ont fini par remplir le Stade de France. Pas mal pour une musique que les maisons de disques parisiennes ne savaient même pas ranger dans un rayon au début des années 80.

Leur histoire, c'est celle d'une revanche culturelle. Celle d'une langue, le créole, qui a fait danser Kinshasa, Luanda, Tokyo et São Paulo sans jamais passer par le français standard. Et pourtant, cette musique fait bien partie du patrimoine musical francophone, au même titre que la variété ou la chanson à texte. On l'oublie souvent quand on dresse la liste des grands noms de la chanson française. À tort.

Comment Kassav a-t-il inventé le zouk ?

Le groupe naît en 1979 en Guadeloupe. À la manoeuvre, le bassiste Pierre-Édouard Décimus, ancien des Vikings de la Guadeloupe, qui veut moderniser la musique de son île plutôt que la voir mourir dans les bals de province. Il s'associe au guitariste et arrangeur Jacob Desvarieux, avec son frère Georges Décimus et le chanteur Freddy Marshall. L'ambition est claire dès le départ : faire une musique caribéenne aussi carrée, aussi produite, aussi puissante que le disco américain ou le funk qui cartonnent à l'époque.

La recette part du gwo ka, la musique de tambour guadeloupéenne, colonne vertébrale de toute la culture de l'île. Kassav y ajoute des ingrédients venus de toute la Caraïbe : le compas haïtien, la biguine antillaise. Puis vient l'emballage moderne, basse ronde, cuivres claquants, claviers. Le nom de la musique, lui, arrive plus tard. C'est avec le titre Zouk la sé sèl médikaman nou ni, sorti fin 1984, que le style prend officiellement son nom. La phrase en créole signifie à peu près "le zouk est le seul médicament qu'on ait". Tout un programme.

Qui était Jacob Desvarieux, le père du zouk ?

Impossible de raconter Kassav sans s'arrêter sur Jacob Desvarieux. Né à Paris en 1955, il grandit entre la Guadeloupe, la Martinique et le Sénégal. Cette enfance baladeuse explique beaucoup de choses dans sa musique : il pense caribéen mais il écoute rock. Il revendiquait Chuck Berry et Jimi Hendrix comme influences, et ça s'entend dans sa façon de faire mordre la guitare sur des rythmes qui, sur le papier, n'avaient rien à voir avec le blues. Cette collision, personne d'autre ne l'avait tentée avec autant de réussite.

Desvarieux était l'oreille du groupe. L'arrangeur, le producteur, celui qui donnait au son cette propreté redoutable qui a permis au zouk de passer à la radio partout. Sa mort, le 30 juillet 2021, des suites du Covid, a été vécue comme un deuil national aux Antilles. Les hommages ont afflué de toute la Caraïbe et bien au-delà. On ne perdait pas seulement un guitariste : on perdait l'homme qui avait prouvé qu'une musique créole pouvait se hisser au niveau des plus grandes productions mondiales.

Les racines du zouk Gwo ka (Guadeloupe) Compas (Haiti) Biguine (Antilles) ZOUK (Kassav')
Le zouk de Kassav', fusion de rythmes caribéens sous un habillage moderne. Illustration Lyroes.

Pourquoi Kassav a-t-il conquis le monde entier ?

La fin des années 80 marque le sommet. Le groupe signe avec la multinationale CBS, sort en 1987 l'album Vini Pou, qui devient disque de platine, et décroche en 1988 une Victoire de la musique. Une consécration que peu voyaient venir pour une musique chantée en créole. Kassav devient alors une machine de scène : le groupe a rempli le Zénith de Paris plus de quarante fois, joué à Bercy, puis au Stade de France. Peu d'artistes français, toutes langues confondues, peuvent aligner un tel palmarès de salles.

Mais le vrai coup de force est ailleurs. Le zouk s'exporte là où personne ne l'attendait. En Afrique lusophone d'abord, où il inspire directement la kizomba angolaise, aujourd'hui dansée dans le monde entier. Au Brésil, il donne le brasazouk. Le zouk est ainsi devenu, sans grand plan marketing derrière, l'une des expressions musicales francophones les plus répandues sur la planète. On l'entend à Luanda, à Abidjan, aux Antilles évidemment, mais aussi dans les mariages de la diaspora aux quatre coins de l'Europe.

Ce rayonnement discret dit quelque chose d'important sur la musique francophone à l'international : elle ne s'exporte pas toujours par Paris. Comme le raï venu d'Algérie, le zouk a tracé sa route par les communautés, les cassettes qui passaient de main en main, les sound-systems. Le succès est venu du bas, pas des plateaux télé. C'est peut-être pour ça qu'il a duré si longtemps.

Que reste-t-il du zouk aujourd'hui ?

Le zouk n'a jamais vraiment disparu, il a mué. Dans les années 90, le zouk love, plus lent et romantique, prend le relais et devient la bande-son de toute une génération. Puis les sonorités antillaises se diffusent dans la pop urbaine française. Écoutez une bonne partie de la production actuelle : les basses, les cadences, les mélodies qui glissent doivent énormément à l'ADN que Kassav a installé il y a quatre décennies. Des artistes comme Aya Nakamura puisent, consciemment ou non, dans ce réservoir caribéen.

L'aventure a aussi essaimé. Zouk Machine, formation antillaise portée par des voix féminines, prolonge le style au tournant des années 90 et cartonne à son tour dans les hit-parades hexagonaux. Chaque carnaval antillais, chaque grande fête de la diaspora continue de faire tourner ce répertoire. Le zouk n'est pas une pièce de musée : c'est une musique vivante, qu'on danse encore, transmise sans manuel d'une génération à l'autre.

Le groupe lui-même continue de tourner. Pour ses 40 ans, en mai 2019, Kassav remplissait Paris La Défense Arena, l'une des plus grandes salles d'Europe. La disparition de Jacob Desvarieux aurait pu tout arrêter. Il n'en a rien été : les survivants continuent, portés par un public multigénérationnel qui va des grands-parents antillais aux ados qui découvrent le zouk sur les réseaux. La place de Kassav dans le patrimoine, aux côtés des grandes voix qui ont marqué la chanson francophone, ne fait plus débat.

Pour creuser le sujet côté officiel, l'hommage rendu à Jacob Desvarieux par franceinfo retrace bien le parcours de l'homme qui a mis le tambour guadeloupéen sur la carte du monde.

Testez vos connaissances sur la chanson francophone

Kassav, c'est le rappel qu'une chanson n'a pas besoin d'être chantée en français pour appartenir à notre patrimoine musical. Du gwo ka de Pointe-à-Pitre aux dancefloors d'Angola, le zouk a fait un voyage que peu de styles francophones peuvent revendiquer. La prochaine fois qu'un morceau vous met en jambes sans que vous sachiez d'où il vient, cherchez : il y a de bonnes chances que la réponse mène, d'une façon ou d'une autre, vers un groupe guadeloupéen fondé dans un garage en 1979.

Envie de voir si vous reconnaissez les tubes qui ont fait l'histoire de la musique francophone, du zouk à la variété ? Lyroes vous met au défi avec son quiz musical. À vous de jouer.