Le raï en France : Khaled, Rachid Taha et Faudel à Bercy
Le 26 septembre 1998, trois mois après la victoire de la France en Coupe du monde, le Palais omnisports de Paris-Bercy est plein à craquer pour entendre trois voix chanter en arabe. Khaled, Rachid Taha et Faudel partagent la même scène, entourés d'une soixantaine de musiciens. Personne, dix ans plus tôt, n'aurait parié là-dessus. Et pourtant. Ce soir-là, le raï en France cesse d'être une musique de quartier pour devenir un morceau de patrimoine populaire national. Cet album live, 1, 2, 3 Soleils, s'écoulera à plus d'un million d'exemplaires.
L'histoire de cette musique algérienne devenue française mérite mieux qu'une note de bas de page. Elle raconte une immigration, une jeunesse, et une façon bien à elle de chanter l'amour et la liberté sans demander la permission.
D'où vient le raï, cette musique née dans les bars d'Oran ?
Le raï naît au début du XXe siècle dans la région d'Oran, à l'ouest de l'Algérie. C'est une musique de marges, chantée dans les cabarets, les mariages et les fêtes, portée par des femmes comme Cheikha Rimitti qui parlaient sans détour de désir, d'alcool et de chagrin. Le mot lui-même, raï, signifie à peu près « opinion », « point de vue ». Toute une philosophie : ici on dit ce qu'on pense.
Dans les années 1970 et 1980, une nouvelle génération électrifie le tout. Synthétiseurs, boîtes à rythmes, basse qui claque. On les appelle les « chebs » et les « chabas », les jeunes. Cheb Khaled, Cheb Mami, Chaba Fadela. Le raï devient une pop urbaine, dansante, frondeuse, que les autorités algériennes regardent de travers. Trop libre, trop charnel. C'est précisément cette liberté que la jeunesse adore.
Comment le raï est-il arrivé en France ?
La France compte alors une immigration algérienne nombreuse, et les cassettes circulent de main en main bien avant les maisons de disques. Le moment fondateur est institutionnel : du 22 au 26 janvier 1986, le premier festival de raï organisé hors d'Algérie se tient à Bobigny, en Seine-Saint-Denis. L'initiative revient à Michel Lévy, alors à la tête du centre culturel de la ville, et au militant algérien Mohamed Maïz. Pour beaucoup de Français, c'est la première fois que cette musique a un nom et un visage.
Le raï grandit dans le sillage d'un autre combat : l'antiracisme. En 1985, sur la place de la Concorde, lors du concert « Touche pas à mon pote » de SOS Racisme, un groupe de rock lyonnais mené par un certain Rachid Taha reprend « Douce France » de Charles Trenet. Le geste est immense. Des enfants d'immigrés s'approprient l'hymne le plus tendre du répertoire national pour dire qu'ils en font partie. Ce détournement, à la fois affectueux et politique, reste l'un des moments les plus forts de la chanson franco-maghrébine. On est loin du folklore : c'est une revendication d'appartenance.
Khaled, Taha, Faudel : qui sont les trois rois du raï français ?
Trois trajectoires, trois tempéraments, une même décennie de gloire.
Khaled, le roi qui a fait tomber le « Cheb »
En 1992, Khaled abandonne le préfixe « Cheb » : il n'est plus le jeune, il est devenu une institution. Cette année-là, le label Mango l'envoie enregistrer à Los Angeles sous la direction de Don Was, producteur des Rolling Stones. L'album Khaled contient « Didi ». Le morceau s'écoule à plus d'un million d'exemplaires en Europe et en Asie, grimpe à la 11e place du Top 50 français, et fait de Khaled, selon un sondage de la BBC, une star plus connue que Michael Jackson en Inde l'été 1992. Une chanson en arabe algérien dans les charts français : du jamais vu. Le raï venait d'entrer dans la pop mondiale.
Quatre ans plus tard, le coup de maître. Jean-Jacques Goldman écrit pour lui « Aïcha », sortie en 1996. La chanson rafle la Victoire de la chanson de l'année en 1997. Goldman, l'artiste le plus aimé des Français, met sa plume au service du roi du raï : la rencontre symbolise mieux que tout discours l'entrée du genre dans le grand bain de la variété française.
Rachid Taha, le rockeur en colère
Taha, lui, n'a jamais voulu choisir entre le punk, le rock et le chaâbi algérien. Son album Diwân en 1998 ressuscite « Ya Rayah », un classique signé Dahmane El Harrachi, et le transforme en tube transgénérationnel. Sa voix éraillée, son énergie scénique, sa rage joyeuse en faisaient un personnage à part. Il s'est éteint le 12 septembre 2018, à 59 ans. La presse anglo-saxonne a salué l'homme qui « avait fait trembler la Casbah ». Un sacré compliment pour un gamin de l'immigration ouvrière.
Faudel, le petit prince
Le plus jeune des trois, né à Mantes-la-Jolie, incarne la génération suivante : celle née en France, qui chante le raï avec un accent de banlieue parisienne. Surnommé « le petit prince du raï », il apporte au trio de Bercy sa fraîcheur et une voix capable de faire chavirer un stade entier.
Pourquoi le concert de Bercy 1998 a tout changé ?
Réunir ces trois-là une seule fois, c'était capter la foudre. L'orchestre mêlait instruments traditionnels et arrangements modernes, et le répertoire passait des classiques de la chanson algérienne aux tubes de chacun, réorchestrés en solos, en duos, en trios. La version live de « Ya Rayah » chantée par les trois voix réunies est devenue légendaire.
Le contexte fait tout. Trois mois plus tôt, une équipe de France black-blanc-beur soulevait la Coupe du monde au Stade de France. Le pays se racontait, le temps d'un été, comme une mosaïque heureuse. 1, 2, 3 Soleils arrive pile dans cette émotion. La musique d'origine arabe représentait alors 17 % des ventes en France, un chiffre qui avait doublé en un an. Le raï n'était plus une niche : il était dans toutes les voitures, à tous les mariages, sur toutes les radios.
Que reste-t-il du raï dans la musique française d'aujourd'hui ?
L'héritage est partout, souvent là où on ne le cherche pas. Le rap français a hérité de cette manière de mélanger les langues, de chanter la cité sans la trahir, de faire dialoguer le Maghreb et la banlieue. Les sonorités orientales infusent la pop hexagonale, des refrains accrocheurs jusqu'aux mélodies de voix qui ondulent. Quand un titre francophone cartonne aujourd'hui avec un gimmick aux accents méditerranéens, c'est un peu d'Oran qui passe par là.
La reconnaissance ultime est tombée en 2022 : l'UNESCO a inscrit le raï au patrimoine culturel immatériel de l'humanité, saluant une musique qui aborde « l'amour, la liberté, le désespoir et les pressions sociales » sans tabou ni censure. Une musique de bar d'Oran devenue trésor mondial. Pas mal, pour un genre qu'on disait scandaleux.
Le raï a prouvé une chose simple : la chanson française n'est pas un bloc figé, c'est une éponge. Elle absorbe, elle digère, elle se réinvente avec ceux qui arrivent. De Trenet repris par Carte de Séjour à Khaled chanté par Goldman, la frontière entre « chanson française » et « chanson d'ailleurs » n'a jamais tenu très longtemps. Tant mieux.
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