Les Rita Mitsouko : l'histoire d'un duo à nul autre pareil
Le 14 septembre 2026, Catherine Ringer est morte à 68 ans, emportée par un cancer selon sa famille. Dix-neuf ans plus tôt, Fred Chichin partait de la même maladie. Avec eux deux s'éteint définitivement Les Rita Mitsouko, le duo le plus imprévisible que la chanson française ait jamais produit. Un groupe qui a fait danser les boîtes de nuit, rafler les Victoires de la musique et filmer Godard, sans jamais ressembler à personne.
Alors, qui étaient vraiment les Rita Mitsouko ? Pourquoi leurs chansons des années 80 sonnent-elles encore aujourd'hui comme si elles avaient été enregistrées la semaine dernière ? On reprend l'histoire depuis le début.
Les Rita Mitsouko, c'est qui ? Une rencontre parisienne en 1979
Tout commence à Paris, en 1979. Catherine Ringer a 21 ans. Née le 18 octobre 1957 en banlieue parisienne, d'un père peintre rescapé de la déportation et d'une mère architecte, elle a quitté l'école à 15 ans et enchaîné les expériences artistiques sans jamais trouver de case à sa mesure. Fred Chichin, lui, est guitariste, bricoleur de sons, obsédé par le rock anglo-saxon.
Ils se rencontrent, tombent amoureux, et ne se quitteront plus. Leur premier projet s'appelle Sprats. Puis, en 1981, ils adoptent un nom bizarre, presque absurde : Rita Mitsouko. Rita pour Rita Renoir, célèbre stripteaseuse de l'époque. Mitsouko pour le parfum de Guerlain. Un collage, déjà. Tout leur art tient dans ce geste : rapprocher deux choses qui n'ont rien à faire ensemble et voir ce que ça donne.
Petit problème : le public pense que Rita, c'est la chanteuse. En 1985, le duo ajoute donc un « Les » devant son nom, pour rappeler qu'il s'agit d'un groupe à deux têtes. Détail amusant, beaucoup de gens disent encore « Rita Mitsouko » tout court. Ils n'ont jamais vraiment gagné cette bataille-là.
Marcia Baïla : comment un tube sur la mort est devenu un hit de dancefloor
Le premier 45 tours, Minuit dansant, passe à peu près inaperçu. Le vrai déclic arrive avec le premier album, qui doit beaucoup à Conny Plank, le producteur allemand qui avait travaillé avec Kraftwerk et Neu!. On imagine mal un choix plus éloigné des studios de la variété française de l'époque. Et c'est exactement le point.
Sur ce disque, il y a Marcia Baïla. Un rythme qui donne envie de bouger, des cuivres, une voix qui monte dans les aigus puis plonge dans les graves sans prévenir. Et un sujet qui n'a rien de festif : la chanson rend hommage à Marcia Moretto, danseuse argentine et amie de Catherine Ringer, emportée par un cancer. Danser sur le deuil. Qui d'autre aurait osé ça en 1984 ?
Le clip, réalisé par Philippe Gautier, fait le reste. Catherine Ringer y porte une robe corset signée Jean-Paul Gaultier, et l'esthétique, entre carton-pâte et expressionnisme, ne ressemble à rien de ce que diffuse la télévision. Le titre explose au tournant de 1984 et 1985. Il sera plus tard élu deuxième meilleure chanson française des années 80 lors des Victoires de la musique de 1990. Mérité.
The No Comprendo : pourquoi cet album de 1986 reste un sommet
Après un succès pareil, la plupart des artistes auraient refait la même chanson. Les Rita Mitsouko vont chercher Tony Visconti, le producteur de David Bowie et de T. Rex. Le résultat s'appelle The No Comprendo, sort le 20 septembre 1986, et c'est à mon sens le meilleur album pop français de la décennie. Rien de moins.
Trois titres en sortent et s'installent durablement dans les mémoires :
- Andy, groove irrésistible et refrain qui s'accroche dès la première écoute. Le single se classe 19e en France et grimpe même à la 11e place du classement dance américain, une performance rarissime pour un titre chanté en français.
- C'est comme ça, rock nerveux et presque punk, 10e des ventes en France, porté par un clip de Jean-Baptiste Mondino qui décroche la Victoire du meilleur clip en 1987.
- Les Histoires d'A., ballade douce-amère sur les amours qui tournent mal, probablement leur chanson la plus fredonnée.
L'album reçoit le Grand Prix de l'Académie Charles-Cros, puis la Victoire de la musique du meilleur album en 1987. Et pendant l'enregistrement, un certain Jean-Luc Godard vient filmer le duo en studio. Les images finiront dans son film Soigne ta droite, sorti en 1987. Un groupe de pop qui se retrouve chez Godard, ça situe le niveau de fascination qu'ils exerçaient sur le milieu artistique.
Ce qui frappe, en réécoutant le disque aujourd'hui, c'est sa liberté. Aucun morceau ne ressemble au précédent. La voix de Catherine Ringer passe d'un registre à l'autre comme une actrice change de rôle, et la guitare de Fred Chichin refuse systématiquement le riff attendu. Les deux ne cherchaient pas à plaire. Ils plaisaient quand même.
Que sont devenus les Rita Mitsouko après les années 80 ?
C'est là que beaucoup d'articles s'arrêtent. Erreur. La suite est passionnante, justement parce que le duo refuse de capitaliser sur ses tubes.
En 1988, Marc et Robert les associe aux frères Mael, du groupe américain Sparks. Russell Mael chante sur trois titres. Deux duos d'excentriques qui se reconnaissent, l'alliance avait quelque chose d'évident. L'année suivante, ils sortent Le Petit Train, relecture inquiétante d'une vieille chanson française, et le clip de Jean Achache est primé.
En 1993, Système D monte à la 7e place des ventes. On y trouve Y'a d'la haine, dont le clip signé Sébastien Chantrel est récompensé aux MTV Europe Music Awards, et un duo avec Iggy Pop sur My Love Is Bad. Iggy Pop chez les Rita Mitsouko. Il fallait l'entendre pour le croire.
Puis viennent Cool Frénésie en 2000, qui grimpe à la 3e place, La Femme trombone en 2002, un concert avec l'Orchestre Lamoureux en 2004, et enfin Variéty, coproduit par Mark Plati (encore un ancien de l'entourage de Bowie), sorti en avril 2007. Le disque retrouve le top 3. Le groupe repart en tournée. Tout semble recommencer.
Et puis tout s'arrête. À l'automne 2007, on diagnostique un cancer à Fred Chichin. Il meurt le 28 novembre 2007, à 53 ans, deux mois à peine après l'annonce. Fin brutale d'un duo qui avait traversé presque trois décennies ensemble, sur scène comme dans la vie.
Catherine Ringer seule : comment la voix des Rita Mitsouko a continué
Après la mort de Fred Chichin, Catherine Ringer s'éloigne d'abord de la scène. Puis elle revient, parce que c'était sans doute la seule manière de tenir debout. Dès 2008, elle chante le répertoire du groupe à la Cigale, et un album live en sort.
En mai 2011 paraît Ring n' Roll, son premier album studio en solo. L'année suivante, elle reçoit la Victoire de la musique de l'artiste interprète féminine. Une récompense personnelle, enfin, pour celle qu'on présentait toujours comme la moitié d'un duo. En 2019, elle célèbre à la Philharmonie de Paris les quarante ans de sa rencontre avec Fred Chichin. En 2024, elle interprète La Marseillaise à l'occasion de l'inscription de la liberté de recourir à l'IVG dans la Constitution, comme le rappelait la RTS au moment de son décès.
Sa voix, c'est peut-être ce qu'on retiendra en premier. Une tessiture immense, capable de passer du murmure au cri, de l'opérette au hurlement rock dans la même phrase. Peu de chanteuses françaises ont osé l'excès à ce point. Encore moins ont su le rendre aussi musical. On la place volontiers aux côtés des grandes voix évoquées dans notre article sur les femmes qui ont changé la chanson française, et c'est justice.
Pourquoi les Rita Mitsouko ont-ils autant marqué la musique française ?
Parce qu'ils ont prouvé une chose que l'industrie refusait de croire au début des années 80 : on pouvait chanter en français, faire danser les clubs et rester exigeant. Avant eux, il fallait choisir son camp. La variété pour vendre, le rock pour la crédibilité, la chanson à texte pour la noblesse. Les Rita Mitsouko ont pris un peu des trois et jeté le mode d'emploi.
Leur influence se lit chez énormément d'artistes venus après. Dans la théâtralité de Mylène Farmer, dans l'audace d'un Alain Bashung qui n'avait pas peur de déconstruire la chanson, dans la liberté de la nouvelle scène qui mélange pop, électro et français sans demander la permission. Ils ont aussi leur place dans l'histoire plus large du rock français des années 80, aux côtés de Téléphone et d'Indochine, même s'ils n'ont jamais vraiment joué dans la même cour. Et ils figurent forcément parmi les duos mythiques de la chanson française, avec cette particularité rare d'avoir été un couple à la scène comme à la ville jusqu'au bout.
Pour qui veut creuser leur discographie complète, la page Wikipédia consacrée au groupe recense albums, lives et classements.
Par où commencer pour (re)découvrir les Rita Mitsouko ?
Mon conseil, sans hésiter : The No Comprendo d'une traite, du début à la fin, au casque. Ensuite Marcia Baïla, en regardant le clip. Puis Système D, pour mesurer à quel point ils avaient évolué en sept ans. Et pour finir, Variéty, qui sonne désormais comme un adieu sans que personne ne l'ait su à l'époque.
Vous pensez connaître leurs tubes par cœur ? Mettez-vous à l'épreuve sur Lyroes, le quiz musical consacré à la chanson française. Retrouver le titre exact d'une chanson des Rita Mitsouko en quelques secondes, c'est plus difficile qu'il n'y paraît. Surtout quand le groupe s'amusait à brouiller toutes les pistes.

