Léo Ferré : le poète anarchiste oublié du trio fondateur
Il y a un trio qu'on cite toujours dans le même souffle quand on parle de la grande chanson française : Brel, Brassens et... le troisième. Celui qu'on oublie un peu, qu'on range au fond du rayon, qu'on trouve trop difficile, trop colère, trop tout. Léo Ferré. Et c'est une injustice. Parce que ce Monégasque né en 1916 a écrit certaines des plus belles pages de la chanson de langue française, mis Baudelaire et Rimbaud dans les oreilles de millions de gens, et signé un titre que tout le monde connaît même sans savoir qu'il est de lui. Avec le temps. On va parler de lui.
Qui était Léo Ferré, le troisième homme du trio fondateur ?
On parle souvent du trio Brel, Brassens, Ferré comme des trois pères de la chanson à texte moderne. Sauf que Ferré n'a pas grand-chose à voir avec les deux autres. Brel le Belge fonçait dans le tas, théâtral, transpirant. Brassens, l'anar de Sète, posait sa moustache et ses trois accords avec une bonhomie de comptoir. Ferré, lui, c'est le savant. Le seul des trois à avoir une vraie formation de musique classique, conservatoire, harmonie, orchestration. Quand il s'asseyait au piano, il pensait Beethoven autant que music-hall.
Né à Monaco le 24 août 1916, élevé chez les bons pères dans un collège italien qu'il a détesté, Ferré arrive à la chanson sur le tard, après la guerre, dans les cabarets de la rive gauche parisienne. Il galère, il rame, il n'a pas le physique de l'emploi ni la facilité du tube. Son premier vrai succès, "Paris Canaille", c'est Catherine Sauvage qui le lance en 1953, pas lui. Voilà le paradoxe Ferré : un des plus grands auteurs-compositeurs du siècle a longtemps eu besoin que d'autres chantent ses chansons pour qu'on les entende.
Et puis il s'impose. Sur près de cinquante ans de carrière, il signe plus de quarante albums originaux, ce qui en fait tout simplement l'auteur-compositeur le plus prolifique de la chanson francophone. Personne n'a écrit autant, et surtout personne n'a écrit aussi large : la gouaille de "Jolie Môme", la rage politique, la tendresse de "C'est extra", les grands poèmes orchestraux de la fin. Il y a dix chanteurs dans le même bonhomme.
Pourquoi "Avec le temps" est-il devenu un classique mondial ?
Si vous ne connaissez qu'une chanson de Ferré, c'est celle-là. "Avec le temps", écrite en 1969, enregistrée en octobre 1970, sortie en 45 tours en 1971. La maison de disques avait d'abord voulu la mettre de côté, jugée trop sombre, trop longue, pas commerciale. Erreur magnifique : elle est aujourd'hui l'une des chansons françaises les plus reprises au monde, de Jane Birkin à Dalida, de Catherine Deneuve à des dizaines d'interprètes étrangers.
Ce qui rend ce titre si fort, c'est qu'il ne triche pas. Ferré l'a écrit dans un moment de désastre intime : sa rupture en 1968 avec sa seconde femme, Madeleine, après la mort tragique de leur chimpanzé Pépée, une bête qu'il aimait comme un enfant. Le texte parle de l'usure des sentiments, de cette manière qu'a le temps de tout effacer, même la passion qu'on croyait éternelle. Pas de consolation, pas de morale. Juste un constat terrible dit d'une voix qui s'éteint à mesure que la chanson avance. C'est de la chanson à texte à l'état pur, là où le mot pèse plus lourd que la mélodie.
La leçon de "Avec le temps", c'est qu'une chanson ne vieillit pas quand elle dit vrai. Cinquante ans plus tard, n'importe qui ayant aimé puis cessé d'aimer comprend chaque phrase. Ferré n'a pas écrit une chanson de variété, il a écrit un fragment de vérité humaine, et c'est exactement pour ça qu'elle traverse les générations sans une ride.
Comment Léo Ferré a-t-il mis les grands poètes en musique ?
Voici peut-être son apport le plus durable, et le plus sous-estimé. En 1957, pour le centenaire des "Fleurs du mal", Ferré ose une folie : consacrer un album entier à un seul poète, Charles Baudelaire. Personne n'avait fait ça avant lui. Mettre en musique des poèmes du dix-neuvième siècle, les chanter sérieusement, sans les abîmer, sans les rendre ringards. Le pari aurait pu être grotesque. Il est devenu une discipline à part entière.
Après Baudelaire, il enchaîne : Louis Aragon en 1958, Paul Verlaine en 1959, Arthur Rimbaud en 1963. Plus tard Apollinaire, Villon, Rutebeuf, le Moyen Âge et la modernité côte à côte. Des milliers de lycéens français ont découvert ces poètes non pas dans un manuel scolaire mais dans la voix de Ferré, et c'est probablement le plus beau service qu'un chanteur ait rendu à la poésie française. Il a fait sortir Aragon de la bibliothèque pour le mettre sur un tourne-disque.
Ce travail dit quelque chose de profond sur sa vision de la chanson : pour Ferré, la frontière entre poésie et chanson n'existe pas. Un beau texte est un beau texte, qu'il soit signé Rimbaud ou signé Ferré lui-même. Cette conviction le rapproche, par d'autres chemins, d'un Serge Gainsbourg qui pillait lui aussi la grande littérature, ou d'un Georges Brassens qui chantait Villon. La chanson française d'auteur, c'est d'abord ça : une affaire de mots avant d'être une affaire de notes.
Anarchiste, vraiment ? Ce que Ferré mettait derrière le mot
Ferré se disait anarchiste, et pas pour la pose. En 1967, il enregistre "Les Anarchistes", où il rappelle qu'il n'y en a pas un sur cent et que pourtant ils existent. Drapeau noir, refus de l'autorité, méfiance viscérale envers l'État, l'Église, l'armée, l'argent. Mais attention au contresens : son anarchisme n'est pas un slogan de manifestation, c'est une morale de la liberté individuelle poussée à l'os. Ne pas obéir, ne pas suivre, ne pas se vendre.
Cette colère a un prix. Ferré a été censuré, boudé par les radios, accusé de provocation. Il gueulait contre les puissants au moment où la variété préférait faire danser. Il a soutenu Mai 68 quand d'autres se taisaient. Et il n'a jamais lissé ses angles pour passer à la télévision aux heures de grande écoute. C'est ce qui le sépare de la chanson française de pur divertissement : chez lui, dire les choses comptait plus que plaire.
Le plus beau, c'est que cette rage cohabitait avec une tendresse immense. Le même homme qui crachait sur l'ordre établi écrivait les plus douces chansons d'amour de son époque. Cette double nature, le poing levé et le cœur ouvert, c'est sans doute ce qui fait de lui un cas unique, à des kilomètres du portrait du chanteur engagé monolithique qu'on imagine. On retrouve cette intensité chez d'autres géants de la même génération, comme le trio Brel, Piaf et Barbara, mais personne n'a poussé la contradiction aussi loin que Ferré.
Que reste-t-il de Léo Ferré aujourd'hui ?
Léo Ferré meurt le 14 juillet 1993, en Toscane, le jour de la fête nationale française, ce qui ne s'invente pas pour un homme qui détestait les drapeaux. Trente ans après, son nom revient moins souvent que ceux de Brel ou Brassens dans les conversations. Trop exigeant, dit-on. Trop touffu. Les grands arrangements orchestraux de sa dernière période rebutent ceux qui cherchent juste un refrain à fredonner.
C'est un malentendu. Parce que dès qu'on gratte, on tombe sur des trésors. Des chansons que des artistes actuels continuent de reprendre, des textes qu'on étudie, une voix qui ne ressemble à aucune autre. Ferré reste le pont entre la grande poésie et la chanson populaire, celui qui a prouvé qu'on pouvait chanter Rimbaud dans un music-hall sans trahir ni l'un ni l'autre. Aucun auteur-compositeur français d'aujourd'hui n'écrit sans lui devoir quelque chose, qu'il le sache ou non.
Le mieux pour le redécouvrir, c'est encore d'écouter. Posez "Avec le temps", "C'est extra", "Jolie Môme", "La Mémoire et la mer". Laissez la voix faire son travail. Et si vous aimez fouiller dans la mémoire de la chanson française, reconnaître un titre aux premières notes, retrouver le nom d'un classique qu'on croyait oublié, testez vos connaissances en musique francophone sur Lyroes. Vous y croiserez forcément Ferré, quelque part entre un poète mort depuis cent ans et un refrain qui vous trottait dans la tête sans que vous sachiez d'où il venait.
Brel, Brassens et le troisième. Il serait peut-être temps d'arrêter de dire "le troisième" et de dire son nom.

