Édith Piaf : la môme de Belleville qui a conquis le monde
Un mètre quarante-sept, une robe noire, et une voix qui semblait sortir de bien plus grand que ce corps minuscule. Édith Piaf reste, plus de soixante ans après sa mort, l'artiste française la plus connue de la planète. On chante encore La Vie en rose à Tokyo, à New York, à Buenos Aires, souvent sans comprendre un mot de français. La môme de Belleville a réussi ce qu'aucun autre n'a fait avant elle : transformer la chanson populaire française en langue universelle.
Qui était Édith Piaf, la môme de Belleville ?
Elle naît Édith Giovanna Gassion le 19 décembre 1915, dans le 20e arrondissement de Paris. La légende raconte qu'elle serait venue au monde sur un trottoir de la rue de Belleville, sous un réverbère. C'est faux, elle est née à l'hôpital, mais la légende collait tellement bien au personnage que Piaf ne l'a jamais démentie. Le vrai est déjà assez rude comme ça.
Son père est acrobate de rue, sa mère chanteuse de café-concert sans le sou. L'enfant passe de main en main : sa grand-mère paternelle tient une maison close en Normandie, où les pensionnaires l'élèvent un temps. Elle suit ensuite son père dans les tournées de cirque, puis chante dans la rue pour ramasser quelques pièces. Pas d'école, pas de confort, la débrouille permanente. Cette gamine des faubourgs a appris à chanter avant d'apprendre à lire, ou presque. Tout ce qui fera plus tard la puissance de son interprétation, la douleur, la rage, la tendresse, elle le tient de ces années-là.
Comment Édith Piaf est-elle devenue une star ?
Le coup de chance arrive en 1935. Édith chante à un carrefour de Pigalle quand un homme s'arrête pour l'écouter : Louis Leplée, patron du Gerny's, un cabaret chic des Champs-Élysées. Il l'engage sur-le-champ et lui trouve un nom de scène : la Môme Piaf. En argot parisien, un piaf, c'est un moineau. Le petit oiseau des rues devient une attraction. Dès 1936, elle grave son premier disque chez Polydor, Les Mômes de la cloche, et le succès est immédiat.
Puis tout manque de s'effondrer. Leplée est assassiné la même année, et la presse à scandale traîne la jeune chanteuse dans la boue, la soupçonnant sans preuve d'être mêlée à l'affaire. Sa carrière aurait pu s'arrêter là. Elle est sauvée par Raymond Asso, parolier et imprésario, qui la reprend en main, lui écrit des chansons taillées pour elle et l'impose au music-hall. En mars 1937, elle triomphe à l'A.B.C., le grand théâtre parisien de l'époque. La Môme Piaf devient Édith Piaf. À ses côtés dès ces débuts, une complice qui comptera toute sa vie : la compositrice Marguerite Monnot, pianiste virtuose qui signera certaines de ses plus belles mélodies.
Quelles sont les chansons les plus célèbres d'Édith Piaf ?
Impossible de résumer Piaf à un seul titre, mais quelques chansons ont dépassé leur créatrice pour devenir des monuments. La Vie en rose, dont elle écrit elle-même les paroles en 1945, est devenue un standard mondial, repris par des centaines d'artistes du jazz américain à la variété asiatique. La chanson dit le vertige d'aimer, cette façon dont le monde entier se recolore quand quelqu'un vous prend dans ses bras. Simplissime, imparable.
Il y a aussi Hymne à l'amour, un serment d'amour absolu écrit dans la douleur, où l'on jurerait de tout affronter pour l'être aimé. Et surtout Non, je ne regrette rien, composé en 1960 par Charles Dumont sur des paroles de Michel Vaucaire. Piaf y balaie son passé d'un revers de main, le bon comme le mauvais, dans un cri de défi qui ressemble à un testament. La chanson lui va comme un gant : à ce moment-là, malade, usée, elle chante littéralement sa propre vie. Ajoutez Milord, Padam padam, L'Accordéoniste, La Foule, Mon Dieu, et vous obtenez l'un des répertoires les plus denses de la chanson française.
Ce qui frappe, c'est que Piaf ne chantait pas joli. Elle chantait vrai. Chaque titre est une histoire portée jusqu'au bord de la rupture, avec ce vibrato reconnaissable entre mille et cette manière de rouler les "r" qui appartient à une autre époque. On ne l'écoute pas, on la reçoit.
Marcel Cerdan, Théo Sarapo : quels amours ont marqué Piaf ?
La vie sentimentale de Piaf est un roman à part entière, et le grand amour porte un nom : Marcel Cerdan. Le boxeur, champion du monde des poids moyens, est marié quand leur passion éclate à la fin des années 1940. En octobre 1949, alors qu'il doit la rejoindre à New York, Piaf le presse de prendre l'avion plutôt que le bateau pour arriver plus vite. L'appareil s'écrase au-dessus des Açores. Cerdan meurt. Piaf ne s'en remettra jamais vraiment, et cette blessure irrigue une partie de son répertoire d'après-guerre.
À la toute fin de sa vie, elle épouse un dernier amour, bien plus jeune qu'elle : Théo Sarapo, un chanteur grec né Theophanis Lamboukis. Ensemble ils enregistrent en 1962 le duo À quoi ça sert l'amour, un dialogue tendre et malicieux entre une femme qui a tout vécu et un homme qui découvre. C'est peut-être le plus émouvant testament de Piaf : après toutes ces catastrophes amoureuses, elle chante encore que l'amour, malgré tout, ça sert à vivre.
Pourquoi Édith Piaf a-t-elle lancé tant d'artistes ?
On oublie souvent que Piaf ne fut pas seulement une immense interprète, mais aussi une extraordinaire dénicheuse de talents. Elle avait l'oreille, l'instinct, et surtout la générosité de partager sa lumière. C'est elle qui impose Yves Montand, alors jeune chanteur inconnu, en première partie de ses tours de chant avant d'en faire une vedette et son amant. C'est elle qui prend sous son aile Charles Aznavour, longtemps son secrétaire, chauffeur et homme à tout faire, avant qu'il ne devienne à son tour l'un des plus grands.
La liste continue : les Compagnons de la chanson, avec qui elle grave Les Trois Cloches, et Georges Moustaki, qui lui offre Milord et partage sa vie un temps. Piaf fonctionnait en pygmalion, transmettant à ceux qu'elle aimait tout ce qu'elle savait de la scène, de la voix, du métier. Une bonne partie de la chanson française des années 1950 et 1960 est sortie de son entourage direct. Peu d'artistes auront autant essaimé.
Que reste-t-il d'Édith Piaf aujourd'hui ?
Piaf meurt le 11 octobre 1963, épuisée, à seulement 47 ans, après des années de maladie, d'accidents et de dépendance à la morphine. Le hasard voulut que Jean Cocteau, son ami de toujours, s'éteigne le même jour. Le jour de ses obsèques, des dizaines de milliers de Parisiens envahissent les rues jusqu'au cimetière du Père-Lachaise. Paris n'avait plus vu une telle foule pour un enterrement depuis longtemps. Le petit moineau des faubourgs partait en icône nationale.
Aujourd'hui, sa voix est partout. Au cinéma, où le film La Môme (2007) a valu un Oscar à Marion Cotillard et fait redécouvrir Piaf à une génération qui ne la connaissait pas. Dans la pub, les séries, les bandes originales, où Non, je ne regrette rien resurgit dès qu'il faut évoquer la France ou le défi. Elle appartient à cette poignée de femmes qui ont fait basculer la chanson française et l'ont exportée bien au-delà de nos frontières. Son influence traverse tout, du réalisme des années 30 à la scène actuelle. Pour mesurer la place qu'elle occupe dans notre patrimoine, il suffit de la remettre dans son contexte, aux côtés de Brel et Barbara, ces géants qui ont inventé la chanson moderne.
Piaf, c'est l'histoire d'une gamine que rien ne destinait à autre chose que la misère, et qui a fini par devenir la voix d'un pays entier. Une leçon de vie plus forte que n'importe quel refrain. Envie de tester vos connaissances sur ces monuments de la chanson française ? Rendez-vous sur Lyroes, le quiz musical qui vous fait redécouvrir les artistes que vous croyiez déjà connaître.
Pour aller plus loin sur sa vie et sa carrière, la notice de l'Encyclopédie Universalis offre un panorama fiable et détaillé.

